La source
L'eau ne voulait plus dormir dans le sein de la terre ; elle en avait assez d'être dans la nuit, comprimée, prisonnière dans le ventre maternel.
Elle s'étire, s'étire, elle force, se détend, force encore ; elle a hâte de trouver la lumière. Quel travail millénaire pour enfin jaillir au jour, petit filet boueux qui enfle de jour en jour pour grossir, pris d'une douce folie de courir, courir à peine sortie du nid !
Et dans ce pays humide et rocheux, de nombreuses rigoles viennent l'alimenter comme une eau laiteuse !
Elle vit, elle saute et se marie tous les jours à la lumière, à l'air.
Regarde, elle glisse sur les rochers, comment fait-elle ? elle retombe dans le fossé en gouttelettes argentées.
Entends tu le doux gargouillis au fur et à mesure qu'elle enfle démesurément.
Chante, danse, tu sais que tu deviendras grande et que mille poissons se nicheront dans tes bras puissants.
Ne fais pas la méchante, tu sais que tu vas t'enfuir dans le Rhône et pourtant tu seras là encore longtemps...
L'eau c'est la source en nous ; source cachée qu'on ne peut explorer, parfois une eau boueuse et fangeuse.
Trop de grains de sable, trop de débris d'herbes, trop de feuilles mortes, trop de roseaux l'ont obstruée.
L'eau veut sortir et couler librement, elle veut sauter par dessus les rochers, elle veut prendre sa course et se répandre dans le fossé, elle veut laisser le soleil et le vent faire leur travail en elle et la rendre plus transparente. Quelle force la pousse à courir au lieu de rester en étang.
L'étang est solitaire mais le ruisseau tient compte de tous les éléments du paysage pour avancer, se reposer, s'enfoncer ou renaître encore plus vivant.
Le ruisseau avance dans les bois, dans les collines, dans les prairies ; les oiseaux viennent s'abreuver et les poissons peuplent ses eaux. Les enfants viennent y faire des ricochets avec les cailloux et les pêcheurs viennent taquiner le poisson.
Mais le ruisseau ne s'attarde pas, il court vers sa destinée inconnue et il n'est pas pressé de se dissoudre dans le grand fleuve.
On a capté l'eau dans un tuyau, elle doit passer par là obligatoirement ; au bout du tuyau, il y a un robinet qui distribue l'eau parcimonieusement.
L'eau du ruisseau ne veut pas passer dans aucun tuyau, elle veut rester libre et ne veut pas être une eau utilitaire.
Pourquoi le ruisseau a-t-il peur d'être capté ? il ne veut pas finir en bouteilles d'eaux dans un super marché.
Le ruisseau accepte les baigneurs, les flâneurs, les grenouilles et tous les insectes ; il chantonne et refuse le barrage des castors !
( 2003 2004 )